Quelques clés pour comprendre l’économie du partage

By Nicolas Le Menn

Quelques clés pour comprendre l’économie du partage

L’ECONOMIE DU PARTAGE EN 3 QUESTIONS

I. Qu’est-ce qu’on partage ?

Lorsqu’on partage des objets, ceux-ci doivent respecter 3 règles d’or:

  1. Avoir de la disponibilité : une voiture 5 places avec seulement 2 passagers, une perceuse utilisée une fois par an, une résidence secondaire vide en dehors des vacances ont toutes de la disponibilité ;
  2. Cette disponibilité doit avoir de la valeur : ma brosse à dent ne sert que 6 minutes par jour, mais sa disponibilité n’a aucune valeur, personne ne sera prêt à payer pour s’en servir ;
  3. Cette valeur doit être supérieure aux coûts de transaction pour pouvoir partager cet objet : dans le cas contraire, je n’aurais pas d’intérêt à avoir accès à cet objet. Ces coûts sont de 3 natures :
  • Financiers : commission du site, montant de la location dans les modèles locatifs.
  • Matériels : temps pour organiser le partage, efforts pour ranger ma maison ou entretenir ma voiture, pour rédiger un mode d’emploi de l’objet que je partage.
  • Psychologiques : incertitude quant au sérieux de la personne en face de moi, appréhension à tester une nouvelle pratique, peur quant à la qualité de l’objet.

Pour des particuliers, les deux objets stars, ayant à la fois le plus de valeur et de la disponibilité sont la maison et la voiture. D’où l’abondance de sites proposant de les partager : Blablacar, Airbnb, Uber, Drivy, GuesttoGuest, etc.

Outre les objets, des sites proposent à des particuliers de partager du temps et des services : c’est le cas de timerepublik, d’allovoisins, etc. Comme pour les objets, les services proposés doivent avoir de la valeur, du fait du temps et/ou des compétences qu’ils requièrent. Et là également, cette valeur doit être supérieure aux coûts de transaction (en particulier de nature psychologique).

II. Qui partage ?

Sans surprise, les acteurs du partage sont les propriétaires d’objets et les détenteurs de compétences du côté de l’offre, les utilisateurs de ces objets ou de ces compétences du côté de la demande. Les offreurs peuvent être distingués selon leurs motivations à partager, des plus lucratives aux plus désintéressées :

  • faire un profit direct : par exemple, en investissant spécifiquement dans un appartement pour pouvoir le louer sur Airbnb ;
  • partager des frais ou amortir un bien : les utilisateurs de Blablacar qui partagent les frais d’un trajet ;
  • économiser, dans une approche de troc : avec l’échange de maisons, on se loge gratuitement pour les vacances ;
  • répondre à une conviction personnelle, qu’elle soit environnementale, humaniste, ou de bon sens, parce qu’il paraît dommage de voir un bien sous-utilisé

Bien sûr ces motivations ne s’excluent pas : on peut vouloir générer du profit et être convaincu que c’est bon pour la planète de partager !

III. Comment / dans quelles conditions partage-t-on ?

Le partage est rendu possible par un nouveau type d’acteur, la plateforme : un site ou une application sur laquelle on peut partager des objets ou des services. Airbnb, Drivy, Blablacar, Uber, Timerepublik, GuesttoGuest etc. sont des plateformes de partage, chacune dédiée à un type de service ou d’objet.

On peut donc présenter le vaste paysage des sites de partage comme suit :

avant propose

QUELS AVENIRS POUR L’ECONOMIE DU PARTAGE ?

I. Professionnalisation du service sur les grandes plateformes

Intéressons-nous aux cas Uber, Airbnb et Drivy. Ce n’est pas un secret, Travis Kalanick, co-fondateur d’Uber, travaille activement à la transition vers des voitures autonomes. Du coup, son entreprise irait clairement dans le quart supérieur gauche de la matrice : plus de personnes, que des objets. Et on le comprend : les personnes coûtent cher, peuvent demander à voir leur contrat requalifié en contrat de travail et peuvent même travailler pour la concurrence... que des problèmes selon Travis Kalanick.

Il semble évident qu’Airbnb cherche à attirer de plus en plus de bailleurs « professionnels ». Pourquoi ? Parce qu’il y a plus de business à faire avec les propriétaires de studios qui ne servent qu’à ça toute l’année, qu’avec des loueurs occasionnels. L’évolution d’Airbnb vers le marché des voyages d’affaire, qui implique une qualité de service élevée et constante, semble confirmer ce mouvement. Dans quelques années, sur Airbnb, vous n’aurez plus que des BnB, des studios loués à l’année, voire des chambres d’hôtel. Bref, une offre professionnelle.

Idem pour Drivy, et son option “Réservation express” : réservez une voiture sans contacter le propriétaire, elle vous sera “livrée chez vous” - une promesse que seul un professionnel peut tenir. A terme sur Drivy, je pense que vous aurez des voitures Avis, Hertz, etc. et des “petits professionnels” détenteurs d’une petite flotte et d’une bonne connaissance de la demande locale (si vous utilisez le service, vous en avez probablement déjà croisé).

II. Concentration des plateformes de partage

Les plateformes de partage ne sont en fait rien d’autre que des places de marché, c’est-à-dire des sites web où l’Offre rencontre la Demande. Comment reconnaître une place de marché ? C’est facile : lorsque vous vous connectez, si la première chose que vous faites est une recherche, vous êtes la Demande sur une place de marché, si vous remplissez une fiche décrivant quelque chose, vous êtes l’Offre.

Or l’offre raffole de la demande : plus y en a, plus il y a de chance de trouver preneur, et à terme de faire monter les prix. Et la demande raffole de l’offre : plus il y en a, plus on a de choix, et plus on a de chance de trouver exactement ce qu’on cherche... au meilleur prix. Bref, plus une place de marché devient grosse, plus on a intérêt à aller sur cette place de marché plutôt que ses concurrentes. Il en va de même pour les plateformes de partage. A terme, la plus grosse plateforme achètera toutes ses concurrentes… ou leur fera mettre la clé sous la porte.

Ceci doit évidemment être nuancé : aucun site de partage n’a 100% du marché. Il y aura toujours des niches : premium, low cost, dernière minute, culture/pays, etc. Mais c’est un détail : Airbnb détient déjà plus de 50% de son marché, les autres sites se partagent les miettes.

III. Du partage entre particuliers au partage entre entreprises

Pour les particuliers, outre la maison et la voiture, deux types de niches semblent pertinentes : les objets peu répandus mais chers - bateaux, camping-car, avion et certains équipements sportifs comme les skis ; les objets à durée de vie très supérieure à leur durée moyenne d’usage - vêtements et équipements bébé, mode, smartphones.

Deux phénomènes pourraient abaisser les coûts de transaction matériels et psychologiques, viabilisant ainsi le partage d’autres types d’objets :

  • Plus on partage, plus c’est facile de le faire - la personne qui avait peur du covoiturage et qui maintenant n’arrête plus d’utiliser Blablacar sera bientôt prête pour l’échange de maison.
  • Les outils et l’UX (expérience utilisateur) ne cessent de s’améliorer - mobile, tablette, géolocalisation, ergonomie des sites, amélioration des écrans, simplicité pour réaliser des vidéos explicatives : il devient toujours plus simple de trouver ce qu’on cherche, de répondre aux messages et de finaliser la transaction.

Pourtant, il n’est pas certain que cela suffira pour faire émerger de nouveaux objets “stars”... L’avenir de l’économie collaborative est plutôt du côté des entreprises. Bien plus que les particuliers, les entreprises détiennent des actifs répondant aux 3 « règles d’or » – disponibilité, valeur de la disponibilité et coûts de transaction potentiellement inférieurs à cette valeur. Comme en C2C, on retrouvera les deux “stars” de l’économie collaborative :

  • les locaux : de nombreuses initiatives existent déjà pour permettre aux entreprises de rentabiliser au mieux leurs mètres carrés, que ce soit via des sites proposant de sous-louer des espaces de bureau, de trouver des salles de réunion, ou des sites donnant de la visibilité aux restaurants et cafés offrant d’être privatisés, ou encore les sites facilitant la location courte de locaux pour ouvrir des boutiques éphémères
  • les moyens de transport : on pense bien sûr aux voitures de location à 1€ car il faut les ramener à leur base de départ, à La Poste qui loue ses véhicules le weekend à ses salariés, mais aussi aux bourses de fret permettant aux camions de rentrer à vide, ou même le « covoiturage » de fret maritime.

Au-delà de ces candidats évidents, les outils de production, rarement utilisés à 100%, les capacités de stockage, les brevets etc. sont autant d’actifs coûteux, potentiellement disponibles et amortissables par le partage en location, voire via le troc entre entreprises, comme le propose déjà un acteur comme Francebarter.

Par Emmanuel Arnaud, fondateur de GuesttoGuest

A propos de GuesttoGuest : Créé en 2011, GuesttoGuest est le premier site internet gratuit d'échanges de maison ou d'appartement, sans obligation de réciprocité, organisé comme un réseau social. Avec plus de 270 000 maisons à échanger réparties dans 187 pays, le site est le leader mondial du secteur. Les valeurs du site sont l'hospitalité, la liberté et la confiance.